À propos de Flavigny, à la recherche de chapiteaux à monogramme
Par Christian Sapin et Pascale Chevalier
Introduction
Parmi les chapiteaux les plus anciens de Flavigny, deux de ceux qui sont conservés en place dans la crypte (fig. 1) comportent une lettre interprétée par certains auteurs comme un monogramme. Cette présence peu courante invite à se poser des questions sur l’interprétation de cet élément dans le cadre du site, mais plus encore d’élargir nos interrogations pour d’autres œuvres avec monogramme dans d’autres contextes.
Le terme de monogramme est formé en latin sur le grec μóνος « seul » et γραμμα « lettre ». Walafrid Strabon (808-849) – et non son maître Raban Maur (v. 780-856) à qui le manuscrit avait été attribué jusqu’à une étude récente[1] – énonce dans son De inventione linguarum[2] que le monogramme rassemble « unum characterum cum congerie litterarum », autrement dit « sous un même graphisme un groupe de lettres »[3]. Ces lettres réunies, lorsqu’on les observe sur un chapiteau, correspondent généralement au nom du commanditaire, en quelque sorte à la « signature » de son acte de donation de l’œuvre. Cependant, le cas de Flavigny est particulier, puisqu’en fait de véritable monogramme épelant toutes les lettres d’un nom, deux chapiteaux semblent porter à un emplacement signifiant une seule lettre, comme nous allons le voir plus bas.
Rappel historique des origines de Flavigny
Le monastère de Flavigny est fondé en 719 selon le testament établi par Widerardus (Waré ou Guiré dans les transcriptions), riche propriétaire, fils d’un Corbon, leude de Charles Martel. Situé sur la hauteur d’un éperon barré, le monastère est placé par le fondateur sous la direction de l’abbé Magnoaldus auquel succéda Gaironus, qui devint évêque d’Autun, présent en Italie des 755 auprès de Pépin ; on le retrouve à Attigny en 762. L’abbaye est alors sous le double vocable de saint Préject et de saint Pierre. On attribue au scriptorium de Flavigny à la fin du VIIIe s. des Évangiles (B.M. Autun S3) avec une célèbre Table des canons décorée des symboles des évangélistes encadrant le Christ. Le monastère accueille en 866 le corps de sainte Reine depuis Alise où elle fut martyrisée, à 9 km. On situe à cette période sous l’abbatiat d’Eigil, moine de Prüm désigné par Charles Le Chauve, une reconstruction de l’abbatiale avec ses cryptes, et une consécration par le pape en 878[4].
Les chapiteaux, dimensions et description
Chapiteau n° W, colonne nord-ouest (fig. 2)
Hauteur : 0,315 m ; largeur : 0,36 à 0,38 m ; diamètre : 0,29 m
Chapiteau n° S, colonne sud-est (fig. 3)
Hauteur : 0,325 m ; largeur : 0,37 m ; diamètre : 0,296 m
Désignés par les lettres W et S (selon le plan publié en 1960 de G. Jouven), ces deux chapiteaux en calcaire local appartiennent aux supports de la petite crypte-halle dite de Sainte-Reine. Ils sont sculptés sur les quatre faces et dépourvus d’astragale. Leur dimensions et leur morphologie sont très semblables (fig. 2 et 3). Ils offrent une corbeille de feuilles aux folioles très détachées, placées sur les faces et aux angles. En arrière-plan, le fond de la corbeille est couvert de folioles en languettes allongées, un peu plus fines sur le chapiteau S, partant en oblique depuis les feuilles de face pour rejoindre les angles et former une volute plate dont l’amorce est préservée à gauche sur la face « monogrammée » du chapiteau S et sur une face à rosace du chapiteau W (les autres angles des deux exemplaires W et S sont brisés au niveau des cassures de l’abaque qui a perdu ses cornes). Au-dessus, l’abaque légèrement échancré, haut de 5,5 cm sur le chapiteau S pour 7,5-8,5 sur le chapiteau W, est décoré de 4 à 6 brins horizontaux plus ou moins parallèles ; on peut lui restituer une largeur d’origine de 40-41 cm. À la place du dé se trouve soit une rosace, sur trois des faces, soit le « pseudo-monogramme » en question.
Le décor de folioles allongées s’apparente à un des chapiteaux de la crypte de Saint-Germain d’Auxerre ou au chapiteau carolingien de Saint-Didier de Sens. Les deux chapiteaux de la crypte de Flavigny se distinguent d’un troisième (n° T) où la partie inférieure de la corbeille est traitée sous forme de languettes ou cannelures serrées (qui évoquent les chapiteaux carolingiens d’Ingelheim) ; elle est surmontée au niveau de l’abaque par un décor de série de folioles creusées, palmette et rose à six pétales à la place du dé. Le quatrième chapiteau de la colonne sud-ouest (n° V) aurait disparu au XIXe s. ; la chronique locale selon Jean Marilier[5] évoque un « exode » vers l’Amérique. Il a effectivement été remplacé par une sculpture gothique à une date indéterminée.
On remarque que les deux chapiteaux concernés par les pseudo-monogrammes se situent en position oblique (nord-ouest et sud-est) dans la petite crypte dite de Sainte-Reine. Les décors « monogrammés » se situent sur les faces des chapiteaux orientées vers le centre de l’espace où selon la tradition se trouvait le tombeau de sainte Reine – face sud pour le chapiteau W et nord pour le chapiteau S. Le motif inscrit dans un cercle lu comme un M sur les faces des deux chapiteaux en lieu et place du dé d’abaque, apparaît en léger relief sur un disque lui même très en relief (diam. 12-12,2 cm sur le chapiteau W avec une saillie de 2,9 cm ; diam. 12,5-12,8 cm sur le chapiteau W avec une saillie de 3-3,5 cm). Malgré ces faibles différences de mesures, il s’agit d’une expression identique dans les deux cas, appartenant au décor d’origine et qui ne peut être perçue comme un repentir ou un décor repris plus tard (fig. 4 et 5).
Datation et interprétation
Bien que ce M – d’une forme onciale ressemblant à ce que l’on trouve dans certains manuscrits des VIe/VIIIe s. – ne soit pas vraiment un monogramme au sens où on l’entend habituellement (signe graphique réunissant plusieurs lettres en un seul dessin, généralement sans autre ornement, cf. infra comparaisons), on admet comme hypothèse ici une unique lettre qui aurait pu remplir seule cette fonction de désignation. C’est du moins cette hypothèse que l’on est tenté de retenir plutôt qu’un oméga renversé comme cela a été aussi proposé, mais dont on ne comprendrait pas la fonction ni le doublement, ou pour d’autres visiteurs une représentation schématique d’un casque ou tout autre motif.
Si on accepte ce M en tant qu’initiale d’un nom – bien que cette pratique soit peu courante en Gaule – on a le choix entre Magnoaldus que le fondateur Wideradus dans son testament (en 722) plaça à la tête du monastère. Gayroïnus, mort le 6 juillet 755 lui succéda, en 732 ou 744 (?), suivi par Manassès, abbé de 752 à 788, autre choix pour l’initiale M. Ce dernier abbé est connu pour avoir participé à une campagne en Auvergne avec le roi Pépin en 768. Il en rapporta des reliques de saint Préject (Præjectus, dit en Auvergne Priest, Projet dans le Quercy ou encore Prix en Picardie comme ici à Flavigny – ancien évêque de Clermont [665-674], assassiné à Volvic le 25 janvier 676 et considéré comme un martyr).
Selon Michèle Gaillard, il est possible aussi que l’existence même de ce M (alors difficilement explicable) sur les deux chapiteaux ait suggéré aux moines de Flavigny, puis à Hugues (dans sa Chronique) d’attribuer la fondation de l’église dédiée à saint Prix à Manassès, rejetant dans l’ombre et dans un passé plus lointain, l’action de Wideradus, pourtant connue du cartulariste de la fin du XIe s.
On voit que dans tous ces cas de figure, si l’on considère le M, les chapiteaux seraient des réalisations du VIIIe s. (et non du IXe s.), avec une probable réutilisation lors de la construction des cryptes après l’arrivée des reliques de sainte Reine (866).
Comparaisons et inspirations possibles
En Gaule, nous ne trouvons aucun autre exemple de monogrammes de ce type (ou d’un autre) sur un chapiteau. Les monogrammes sont surtout présents dans les signatures d’actes ou sur des objets métalliques (bagues, bijoux, etc. ; exceptionnellement dans l’aire funéraire)[6]. Les modillons mal datés de Saint-Martin d’Angers sont les seuls exemples portant des monogrammes connus sur des pierres. Publiés en 1924[7], ils ont été découverts lors des fouilles que le chanoine Pierre Pinier, a fait faire sur l’emplacement des cloîtres de Saint-Martin, à Angers. Ces pièces de calcaire interprétées comme des modillons comportent des monogrammes-blocs gravés dont les combinaisons de lettres avec des redoublements n’ont jamais été résolus : noms d’individus ou citation biblique (?). Dans son Dictionnaire d’archéologie chrétienne et de liturgie, même s’il penche pour le IXe s., dom Leclercq avance une datation large des IXe-XIIe s.[8] (fig. 6 et 7).
Les chapiteaux à monogramme, cependant présents en assez grand nombre à partir du premier tiers du VIe s. de la Méditerranée orientale protobyzantine jusque dans l’Italie ostrogothique puis reconquise par l’empire romaine d’Orient, ont donné lieu à quelques pages dans le même DACL[9]. Depuis, plusieurs études dont celle sur les chapiteaux de Rudolf Kautzsch[10], l’ouvrage fondamental d’Ildar Garipsanov[11] et le mémoire d’HDR inédit de Pascale Chevalier ont fait le point sur ces objets, qui identifient les commanditaires d’œuvres architecturales complètes ou partielles, voire de leur mobilier intérieur. Il s’agit essentiellement d’abord des signa impériaux de Justin Ier (518-527), de Justinien Ier (527-565) et Théodora à Constantinople ou Éphèse, de leurs successeurs Justin II et Sophia, jusqu’à ceux de Maurice Tibère et sa famille (582-602), puis – à leur imitation – de ceux de grands évergètes et plus spécifiquement de ceux de plusieurs évêques du VIe s. Les monogrammes impériaux sont placés de manière répétitive au centre des faces de multiples chapiteaux souvent de type corbeille à feuillage épineux ou à panneaux plats ; ils sont ajourés aux Saints-Serge-et-Bacchus ou à Sainte-Sophie de Constantinople pour Justinien et Théodora[12], en relief méplat à l’Hebdomon d’Istanbul-Bakirköy pour les mêmes donateurs, ou encore à l’Anastasis du Saint-Sépulcre de Jérusalem pour Maurice Tibère. On les sculpte également en méplat au centre de l’imposte lisse de chapiteaux ioniques à impostes (à Sainte-Irène de Constantinople, à Saint-Jean d’Éphèse) à nouveau pour Justinien et Théodora[13], tandis que le monogramme du roi Théodoric remplace le dé d’abaque sur les chapiteaux de l’ecclesia gothorum (Saint-André-des-Goths) à Ravenne (fig. 8). C’est en revanche le tailloir surmontant un chapiteau que favorisent pour leur signum gravé le commanditaire laïc Julien l’argentier (modestement) ou l’évêque Victor (à 33 reprises) à l’église Saint-Vital de Ravenne pour signaler leur participation au chantier de construction. C’est le cas de prélats ravennates comme Pierre II à Sainte-Agathe-majeure ou Maximien à Saint-André-majeur de Ravenne, et de nombre d’autres évêques. Le premier d’entre eux est le pape Jean II (533-535) aux Saints-Côme-et-Damien de Rome, imité par Vincent à Saint-Jean de Naples, Élie à Sainte-Marie-des-Grâces de Grado, Frugifer à Trieste, Eufrasius à Poreč (fig. 9), Antoine à Sainte-Félicité de Pula, Pierre au palais épiscopal de Salone, Bétranios à Saint-Tite de Gortyne, Doumétios à Nicopolis d’Épire, etc.

Que ces monogrammes soient impériaux ou épiscopaux, qu’il s’agisse de monogrammes-blocs ou à partir du milieu du VIe s. de signa cruciformes[14], qu’ils transcrivent des noms latins ou grecs, on en trouve également sculptés en méplat ou gravés sur des linteaux de porte, des arcs de ciboria, des piliers-colonnettes ou des plaques de chancel, des autels… depuis Rome jusqu’en Asie mineure, pendant tout le VIe s. et au-delà. La tradition consistant à revendiquer un acte évergétique par des monogrammes se poursuit en effet aux VIIe, VIIIe et IXe s. dans l’aire byzantine et plus ponctuellement en Italie ou dans l’Espagne wisigothique par exemple, sur des supports en pierre néanmoins autres que des chapiteaux, autant que sur quelques mosaïques ou des peintures murales.
Dans l’attente de révélations ignorées pour la Gaule, la seule hypothèse que nous pouvons avancer pour Flavigny serait une influence des exemples de monogrammes (en principe toujours) épiscopaux ou pontificaux qui auraient pu frapper les religieux du VIIIe s. se rendant en Italie dans le cadre des rapprochements avec la papauté sous Pépin. On remarque que, si c’est bien cette influence deux siècles après la réalisation de la plupart des chapiteaux alors supposés vus, le sculpteur a intégré ici le pseudo-monogramme dans l’abaque du chapiteau et non sur le tailloir, réduit à un simple sommier quadrangulaire sans décor. La lettre onciale M occupant la place du dé, par ses dimensions et son relief, s’impose à la vue. Le cercle saillant qui l’encadre pourrait reproduire la couronne de laurier ou l’anneau lisse qui mettait en valeur les monogrammes des chapiteaux et tailloirs du VIe s. ou rappeler le disque sur lequel se détache celui du pape Jean II sur les plaques du chancel de Saint-Clément à Rome. On trouvait cependant de façon plus limitée des exemples de monogramme au niveau de l’abaque comme celui du roi Théodoric (493-526) sur les chapiteaux de la nef d’une église arienne détruite, l’ecclesia gothorum dite aussi Saint-André-des-Goths, à Ravenne (l’un d’eux est remployé au Palazetto del Podestà, fig. 8). Plus proches en dimensions de ceux de Flavigny (même diamètre au lit de pose, largeur restituée et hauteur similaires), sont enfin les quatre chapiteaux en marbre de Proconnèse à double zone et aigles d’angle du ciborium des Saints-Côme-et-Damien de Rome, aujourd’hui conservés au trésor de la cathédrale de Lyon[15]. Au registre supérieur entre les aigles s’envolant vers les angles, deux faces opposées arboraient en guise de dé d’abaque un grand monogramme du pape Jean II travaillé à-jours dans une couronne – dont le diamètre (10-11 cm) est là aussi assez proche de celui du disque portant le M des chapiteaux de Flavigny.
Conclusion provisoire
Si les deux chapiteaux de Flavigny devaient être imputables à l’abbatiat de Manassès (fin VIIIe s.) et à ses réalisations, cela signifierait qu’ils appartenaient au décor – ou plutôt au mobilier liturgique si nous avons affaire comme nous le supposons à des chapiteaux de ciborium d’autel – d’un édifice encore insuffisamment restituable pour le VIIIe s. ou bien admettre, comme cela a pu être suggéré, qu’en témoigneraient les maçonneries imposantes de grandes pierres de taille au pied des grandes fenestellae et qui sont incohérentes avec l’établissement de ces dernières. C’est sur cette base que les reconstructeurs du IXe s. auraient à la fois repris les fondations de l’ancienne abbatiale et ces chapiteaux, réaffirmant en cela l’ancienneté du lieu.
[1] M. Coumert, Raban Maur et son temps, Turnhout, 2010, p. 137-153.
[2] PL 112, col. 1581-1584 ; Magnentii Hrabani Mauri, Opera quae reperiri potuerunt omnia in sex tomos distincta, t. VI, Cologne, 1626, p. 334.
[3] Traduction de Robert Favreau, « L’écriture dans les mentalités médiévales », in Id., Études d’épigraphie médiévale, Limoges, 1995, p. 47.
[4] Pour davantage de précisions, voir la notice de Christian Sapin, « Flavigny-sur-Ozerain, abbatiale Saint-Pierre » dans le corpus en ligne CARE : https://care.huma-num.fr/care/index.php?title=FLAVIGNY-SUR-OZERAIN,_abbatiale_Saint-Pierre.
[5] Jean Marilier,« Le décor sculpté de l’abbatiale de Flavigny », Bulletin de la Société des amis du musée de Dijon, 1958-1960, p. 20-22.
[6] Sur les monogrammes en général, sur tous types de supports, Henri Leclercq, s.v. « Monogramme », in Fernand Cabrol & Id. (éd.), Dictionnaire d’Archéologie Chrétienne et de Liturgie, t. XI-2, Paris, 1934, col. 2369-2392.
[7] Adrien Blanchet, « Trouvailles à Saint-Martin d’Angers », Bulletin de la Société nationale des Antiquaires de France, 1924, p. 187-189.
[8] Henri Leclercq, op. cit., col. 2382-2383.
[9] Ibid., col. 2380-2382.
[10] Rudolf Kautzsch, Kapitellstudien. Beiträge zu einer Geschichte des spätantiken Kapitells im Osten vom vierten bis ins siebente Jahrhundert, Studien zur spätantiken Kunstgeschichte 9, Berlin-Leipzig, 1936.
[11] Ildar Garipzanov, Graphic Signs of Authority in Late Antiquity and the Early Middle Ages, 300–900, Oxford University Press (Oxford Studies in Medieval Europe History), 2018.
[12] Rudolf Kautzsch, op. cit., p. 191, 195 et 197, pl. 38-618, 38-644a-b et 39-649.
[13] Ibid., p. 177, pl. 36-567a-b-c-e.
[14] Werner Seibt, s.v. « Monogramm », in Klaus Wessel & Marcel Restle (éd.), Reallexikon zur byzantinischen Kunst, t. VI, Stuttgart, 1997, col. 590-614, sur les Block-Monogramme col. 591, sur les Kreuz-Monogramme col. 392-594 et plus particulièrement sur les monogrammes dans le cadre architectural col. 605-606.
[15] Federico Guidobaldi, « Origine costantinopolitana e provenienza romana di quattro capitelli del VI secolo oggi a Lione », Mélanges de l’École française de Rome. Antiquité, t. 101-1, 1989, p. 317-364.
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
christian Sapin, Pascale Chevalier (27 août 2026). À propos de Flavigny, à la recherche de chapiteaux à monogramme. Corpus SATHMA. Consulté le 14 septembre 2026 à l’adresse https://corpussathma.hypotheses.org/2670
